Dépêchons-nous

L’impératrice Maria Theresia aurait dit un jour à son secrétaire permanent Johann, Baron de Bartenstein: “Si dans un an et demi, nous n’aurons toujours pas de nouvelles de notre ambassadeur en Espagne, nous serons obligés de déléguer quelqu’un sur place”. C’était à Vienne, au milieu du 18. siècle. Un an et demi pour un échange de correspondance!
Cela me paraissait inimaginable au milieu du 20. siècle, quand je travaillais chez Polymetron à Glattbrugg. Un autre rythme était alors de mise. “Réponses aux lettres dans la même semaine” et “Le courrier doit voyager quand le commerçant dort”. La correspondance du jour devait être déposée à la poste tous les soirs.
Dans la pratique chez Polymetron on disposait de quelques jours pour un échange de lettres, le temps de réflexion nécessaire pour répondre à une demande, provenant p.ex. du Danemark, de façon compétente.
Aujourd’hui, 3 générations plus tard, Frédéric Favre démarre son PC dès qu’il s’installe à son bureau. Trente-sept secondes après, son écran est submergé d’une multitude de messages. Alors qu’il survole les premiers courriels – il n’y a plus de lettres de nos jours – d’autres messages nouveaux arrivent. Le travail est cadencé par le débit du courrier électronique. Fini le temps où on disposait d’un an et demi ou même d’une semaine pour traiter les informations. Tout est conditionné par le stress quotidien du monde actif.
Aujourd’hui tout doit sortir immédiatement. Immédiatement veut dire immédiatement. Dépêchons-nous! Dépêchons-nous!
Les coutumes du traitement de la correspondance commerciale ont évolué et Favre en sait quelque chose. Passé les temps où le coursier à cheval parcourait les campagnes. Passé les temps où la lettre était emballée et affranchie. Du passé tout ça.
De nos jours, notre message met exactement une seconde pour arriver à Canberra (Australie). Voici le progrès d’aujourd’hui: le traitement électronique des données. L’expéditeur, dans notre cas Per Pederson au Danemark, s’attend à une réponse immédiate. Seulement: Frédéric Favre n’est pas au courant. Peut-être que Alice Astre peut l’aider puisqu’il s’agit de TVA. Alice ne dispose pas de temps en ce moment et informe Frédéric par écrit que l’expert en la matière est Claude Charrière du service de trésorerie. Entre-temps, un deuxième message du Danemark sort de l’imprimante. Pederson a immédiatement besoin d’une réponse compétente. Il s’agit d’une commande importante. Enfin la solution arrive; Fabrice Fournier s’y connaît, il a été mis au courant par Claude Charrière. Les instructions nécessaires furent transmises à Per Pederson, également par message électronique. Désormais Per peut se remettre au travail au Danemark.
Et ça continue. Dépêchons-nous! Frédéric Favre maltraite le clavier de son PC pour réduire la montagne d’obligations qui s’est accumulée.
A cinq heures et demie la journée de travail est finie. Le PC est arrêté. Les collègues rentrent à la maison. Frédéric Favre s’apprête à monter dans sa voiture Opel Kadett quand il voit Olivier Odier ouvrir sa Renault R4. Odier est un camarade de service militaire de Favre. “Salut Olivier, je ne savais pas que toi aussi tu gagnes ton pain quotidien chez nous.” “Voilà Frédéric Favre, on ne s’est pas vu depuis longtemps. Toi aussi tu travailles ici?” L’entreprise n’est pas très grande, peut-être 60 employés. Les deux camarades y travaillent depuis un certain temps. C’est la première fois qu’ils se rencontrent, sur le parking en rentrant chez eux.
C’était le bon vieux temps quand on “allait au kilomètre”. Une expression courante chez Roche à Bâle, il y a quelques décennies. Elle signifiait qu’on quittait son poste de travail pour questionner un collègue dans un autre bâtiment. Pour camoufler cette sortie on se chargeait de quelques dossiers. Sur chaque kilomètre on résolvait un problème. Eric Emonet était particulièrement doué pour le kilomètre. Il connaissait beaucoup de monde dans la société. Puisqu’il n’était non seulement un fêtard de carnaval reconnu mais aussi un expert en football compétant. Eric aimait ces courses. Revenant au laboratoire, il amenait plein de nouvelles. Des suggestions pour nos synthèses de carotine. En passant, il avait décroché quelques documents pour le chef. Avec le souffleur de verre Gusti Grob il s’est entretenu longuement sur le dernier match de football. De bonnes relations avec le souffleur de verre étaient précieuses. Elles devaient être entretenues et soignées. Bien trop souvent un récipient en verre était cassé au laboratoire. Toujours celui dont on avait le plus besoin. C’est là que les bonnes relations avec l’atelier de verrerie étaient payantes. Cette fois il avait bavardé un peu plus longtemps avec Romaine Rossique. Romaine n’était pas seulement une belle demoiselle – à cette époque on pouvait encore les nommer ainsi – elle occupait aussi le poste de chef du standard téléphonique. Emonet avait toujours un petit flacon d’acétate d’éthyle dans sa poche pour ces dames. Ce produit est plus efficace que tout dissolvant de vernis à ongles. En contrepartie, elle n’hésitait pas à nous passait une ligne quand nous voulions appeler l’extérieur.
De nos jours, le kilomètre a disparu des bureaux. Un tel passe-temps aux frais du temps de travail est considéré comme gaspillage. Il réduit la productivité. Carrément un péché mortel économique. Tout doit s’exécuter rapidement, efficacement et prendre peu de temps. Surtout pas de temps mort. Dépêchons-nous! Dépêchons-nous! Presque tout le travail se fait depuis le poste de travail. Chaque collaborateur est joignable par e-mail et internet. L’humain, le collaborateur, est une pièce mécanique d’une machine parfaitement huilée. C’est la machine, en fait l’organisation gestionnaire de la société, qui a capturé Fréderic Favre comme un poulpe à huit bras, par l’intermédiaire d’un logiciel habilement conçu. Quel progrès!
Il y a quelques semaines, j’ai été invité à une fête de doctorat. Toute l’intelligentsia était présente. On se rencontrait autour de tables hautes et échangeait des informations. Philippe Peyrot est graphologue. Il m’a expliqué qu’il n’avait pratiquement plus de travail. Les jeunes n’écriraient plus rien à la main. La base de son métier, établir des rapports graphologiques, appartient au passé. Les jeunes gens ne seraient à peine capables de rédiger une petite note en écriture personnelle. Tout se ferait par Tablette et Laptop. Après la rédaction d’une demi-page A4 à la main, ils auraient une crampe dans l’avant-bras et ne pourraient pas continuer. C’était une nouveauté pour moi. J’étais impressionné par ce changement structurel de notre société. Et il y avait mieux; Philippe connaissait une histoire de Silicon-Valley, lieu de naissance de l’ordinateur et de l’intelligence artificielle. Elle traitait exactement l’inverse.
Le propriétaire d’une entreprise de logiciels à Santa Barbara County ne supportait plus que ses collaborateurs se cachaient derrière les écrans de leurs Laptops pendant la conversation. Lors de la réunion suivante, le chef faisait cadeau d’un carnet de notes en moleskine aux participants. Chacun portant le nom du destinataire en lettres d’or. “A partir d’aujourd’hui” annonçait-il “je souhaite ne plus voir d’appareils électroniques lors de nos réunions. Je vous prie de prendre des notes à la main. Ainsi j’espère obtenir un accroissement de notre créativité.” Personne ne soufflait mot. Aucune trace d’enthousiasme. Pas d’objection non plus. Il faut faire ce que veut le chef.
Après quelques difficultés de démarrage, tout le monde pouvait constater que le flux des informations entre les collègues circulait de mieux en mieux et que les résultats de l’entreprise s’amélioraient. On a découvert un dogme qui est connu depuis longtemps, mais tombé dans l’oubli. Pour un bon échange de vues, l’être humain a besoin d’un contact personnel avec le partenaire. Les mots seuls ne suffisent pas. Le ton vocal, les gestes, le langage du corps sont des parties importantes d’un entretien. Initialement, les éléments de la communication moderne par PC et téléphone mobile ont été conçus seulement pour retenir des pensées et des idées. Il est naturel que ces machines aient évolué et servent aujourd’hui à une multitude d’applications.
Au fond il n’y pas de différence entre écrire au stylet sur une ardoise, au crayon sur une feuille de papier, au stylobille dans un carnet de notes, dicter un texte ou coller des fiches post-it jaunes sur le réfrigérateur. Il s’agit toujours de retenir une pensée pour stocker du savoir.
De nos jours, le PC sait tout faire. Ecrire des lettres, voir la télévision, consulter Wikipedia, savourer un livre audio, jouer aux jeux stratégiques, écouter de la musique, regarder des films et bien plus encore. C’est un problème espace/temps. Avant l’arrivée de la calculatrice on se déplaçait. A la bibliothèque pour consulter un lexique. Dans la chambre d’enfants pour jouer au Monopoly. Au salon pour voir les dernières nouvelles. Au bureau pour lire le journal et résoudre un sudoku. Aujourd’hui, toutes ces activités se pratiquent sans se lever de la chaise.
Voilà qui est nouveau.
Désormais, plus personne n’est lié à un lieu fixe pour exécuter des taches. N’importe que ce soit depuis son domicile, son bureau, la piscine ou les chemins de fer. De partout on peut lire le courrier et le traiter. Plus de “aller au kilomètre”.
Si une nouveauté apparaît, on constate toujours deux effets. Le manque d’expérience et la production de déchets. Lors de l’automatisation du tissage au 17ème siècle, il y avait un grand malaise à cause du manque d’expérience en traitant la nouveauté. Et les déchets, surtout des chiffons, servaient à fabriquer du papier. C’était le coup d’envoi pour l’imprimerie. Ce qui lançait le développement la communication de masse. Un bouleversement social gigantesque.
Avec le progrès réussi de l’utilisation des ordinateurs dans la vie quotidienne, nous nous trouvons aujourd’hui dans une situation de bouleversement similaire. Par manque d’expérience, les moyens nouveaux de communication nous mettent mal à l’aise. De nos jours aussi, il y a des déchets: la quantité énorme d’informations dont il est impossible d’examiner et de traiter le contenu. Ces déchets vont-ils créer une nouvelle industrie comme dans le cas de l’imprimerie? Je suis persuadé que quelque chose va se développer. Qu’est-ce que ça sera? C’est plus difficile à dire. D’abord il y aura une grande perte de temps, ce qui représente également un déchet. Le temps passé sur Google, Netfix ou YouTube doit enfin être exploité de façon positive et utile. Se dépêcher serait un mauvais conseil dans ce cas. Cela prendra du temps, mais ce changement d’attitude viendra.
Ce seront les personnalités dirigeantes qui créeront les innovations nécessaires. Parents, enseignants, dirigeants, entrepreneurs. Ils arriveront à recycler les déchets. Ils veilleront à ce que le temps soit employé utilement. Le téléphone portable, par exemple, sera rétrogradé à sa fonction d’outil normal du quotidien. Tout comme aujourd’hui la cuisinière ou l’aspirateur.

Le résultat restant est une énorme amélioration de l’efficacité. Ainsi la pression de la course contre la montre diminuera. Plus de trace de dépêchement. Employer le temps judicieusement. Nous n’allons quand même pas retourner jusqu’à Maria Theresia.

Un peu plus de temps de réflexion avant de commencer à écrire, ce serait souhaitable.

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