Zéro papier

Avec ce blog, chère lectrice, cher lecteur, je voudrais vous conter une histoire dont les racines remontent aux années huitante du siècle dernier. A l’époque, j’avais du jus et me consacrais exalté corps et âme à mon travail. C’était l’époque où le grand ordinateur, baptisé „mainframe“ par les spécialistes, dominait la scène informatique. J’étais dans le coup dès le début, en 1970. Il aura fallu dix ans pour informatiser l’entreprise et la désobstruer des travaux de comptabilité traditionnels effectués à la main. Tout ce que les comptables et les préparateurs de travail faisaient jusqu’alors dans leurs bureaux était désormais pris en charge par l’ordinateur. C’est ce que l’on imaginait. Ce à quoi on ne pensait pas, c’était à l’inéluctable travail nécessaire à l’adaptation. Le travail herculéen qu’il faudrait encore accomplir pour que l’ordinateur finisse par comprendre ce de dont il s’agissait. Les modifications dans la gestion des stock de matériel requises pour entrer dans cette nouvelle ère de l’informatique ont été un véritable casse-tête. Les vendeurs d’IBM et de Bull & Co. nous promettaient un nouveau monde radieux de traitement des données, de gain de temps et de fiabilité. Plus de paperasserie, plus de papier, l’ordinateur central se charge de tout. Le conseil d’administration accordait une entière confiance à cette promesse de bénédiction du futur. Un ordinateur central „mainframe“ fut donc acheté et installé. Les programmes de test fonctionnaient comme sur des roulettes. Quelles perspectives! Des lendemains qui chantent, des résultats meilleurs, une surveillance plus simple de l’exploitation, moins de frais de personnel, plus de temps pour l’innovation. Tout le monde croyait au paradis sur terre.
Avec le recul, je ne peux m’empêcher de penser à l’apprenti sorcier. Dans la célèbre balade de Goethe, l’apprenti sorcier n’avait aucune envie de remplir et trainer des seaux d’eau pour le bain de son maître. Il ensorcela un balai pour qu’il fasse le travail à sa place. Lorsque le bain fut plein, il ne put arrêter le balai. Ce fut la catastrophe, l’inondation totale. Au sens figuré, les choses se passèrent exactement de la même manière dans l’entreprise. “Les balais que j’ai conjuré…”, voilà ce qui traversait l’esprit du conseil d’administration. Que l’entreprise n’avait pas été préparée à la transition nécessaire, on pouvait encore le comprendre. Mais qu’il ait fallu une décennie complète pour que seule une partie des promesses des fournisseurs se concrétise, personne ne l’avait prévu. Les miracles ont eux aussi besoin d’un peu plus de temps.

Les années nonantes sont arrivées. On s’était habitué au grand ordinateur. Il n’était plus synonyme de la malédiction de la pomme d’Eve au paradis. L’ordinateur avait facilité la gestion du personnel. Et avait veillé à ce que l’ordre règne dans les entrepôts. Seulement, pour la comptabilité d’entreprise, il fallait maintenant plus de personnel, plus de temps, plus de battage organisationnel. Et en plus, il y avait plus de papier zébré que jamais sur le bureau. Le papier était zébré parce qu’il s’agissait d’une impression spéciale de l’ordinateur central. Il s’agissait d’une bande de papier sans fin de 40 centimètres de large, enroulée comme on le connaissait dans les orchestrions. Afin d’éviter toute confusion entre les lignes lors de la lecture et de l’étude du contenu, une ligne blanche et une ligne légèrement grisâtre étaient imprimées en alternance pour aider à la lecture. Rayé comme un zèbre. Une telle pile de papier pesait bien un kilo et demi. Mais le contenu devait encore être traité à la main. Un travail de Sisyphe fastidieux. Il fallait une motivation très particulière pour s’atteler à cette tâche. C’était la manière moderne de gérer une entreprise.

Il ne fait aucun doute que l’entreprise s’était transformée en une entreprise moderne. Nous avions un ordinateur central et nous savions l’utiliser. Jusque-là, tout allait bien. Seulement, nous nous noyions dans le papier. Une fois de plus, ce sont les informaticiens d’IBM qui, selon eux, ont trouvé une solution. L’ordinateur personnel, le PC. Je ne vais pas m’étendre sur le calvaire de l’introduction de cette deuxième révolution du bureau.  D’abord parce que vous êtes vous-même, chère lectrice, cher lecteur, propriétaire d’un ordinateur. Et que vous menez certainement un combat quotidien contre l’électronique. Un combat dans lequel il n’y a généralement pas de vainqueur. Mais un combat qui mène le plus souvent à une trêve. Nous nous y sommes tous enrôlés. On ne peut plus se passer d’un PC. Mais la vie n’en n’est pas devenue plus simple pour autant. Et deuxièmement, je laisse tomber, parce que l’introduction du PC ferait apparaître trop de souvenirs de l’introduction du grand ordinateur.

Nous sommes ainsi arrivés dans le futur. Je n’en fais plus vraiment partie. Bien sûr, comme tous ceux qui m’entourent, j’ai désormais un smartphone. Peu d’entre nous sont conscients qu’il s’agit aujourd’hui d’un ordinateur ultraperformant, de loin meilleur que celui du programme Apollo 11. Lorsque Neil Armstrong a été le premier homme à se poser sur la lune.  Vraiment, nous sommes entrés dans l’ère du zéro papier. Il n’y a plus d’agenda en forme de livret. Tout est encastré dans le téléphone portable. Plus besoin de billets de train. Tout dans le portable. Plus besoin d’argent liquide dans la poche. Le portable remplace la carte bancaire et la carte de crédit. Tout est effectué sans contact. On n’écrit plus de lettres. Tout se fait par portable. Plus besoin d’appareil photo. Le portable rend tout possible. Même téléphoner est possible avec un portable, bien sûr. La télévision (Skype) fonctionne aussi avec le portable. Communiquer avec WhatsApp. Nous le faisons avec le portable. L’horloge du portable indique l’heure à la seconde près. La lampe de poche est toujours dans le portable. Traduire l’orthographe et la langue via Wikipedia et Deepl sur le portable. Lire le journal quotidien, bien sûr avec le portable. Regarder YouTube et utiliser les médiathèques avec le portable. La liste des commissions se trouve également sur le portable.
Et ce n’est pas tout ! Calculatrice, carnet d’adresses, réveil, rappels, notes, horaires et météo, partout notre portable nous aide.

Communication, organisation, recherche d’informations avec les moteurs de recherche, vidéos et photos avec l’appareil photo intégré, navigation avec le GPS, paiement sans argent liquide dans la poche. Tout cela peut se faire sans papier.

Et pourtant.

Il y a toujours encore des porteurs de journaux, des facteurs et d’autres services de distribution pour concurrencer les services postaux. Il existe encore des catalogues de vente par correspondance, des lettres de mendicité et des affiches électorales. Il y a une quantité innombrable de magazines comme “Der Beobachter” ou la “Schweizer Illustrierte”. Il y a encore des kiosques dans chaque gare, chez chaque grand distributeur et dans chaque aéroport. Remplis à ras bord de papier. De ce point de vue, le “monde zéro papier” ne me semble pas encore totalement réalisé.

Et pourquoi donc?

L’interface entre les yeux et l’écran est le problème. J’entends toujours dire : “J’aime avoir un livre, un journal entre les mains quand je lis. Quand on tourne les pages, ça grésille si bien”. Des pensées similaires sont exprimées à propos de l’utilisation d’agendas de poche en papier et de l’utilisation de carnets de notes et de croquis. Une lettre compliquée est plus facile à concevoir sur le papier que directement sur l’ordinateur.

Nous vivons à l’ère de la numérisation. Les avantages d’un bureau sans papier semblent donc de plus en plus plausibles. Mais ce n’est pas encore réalisé. Le chemin vers un bureau sans papier est long et nécessite une approche solidement pensée. Il faut de la persévérance. La plupart de ceux qui se sont lancés dans ce projet se sont arrêtés à mi-chemin. Le chemin est long. La plus grande concentration est requise. La moindre erreur dans le logiciel entraîne de violents revers. Beaucoup abandonnent à mi-parcours. C’est la pire des choses qui puisse arriver. Il n’y a pas de retour en arrière possible. Et le chemin vers l’avenir se trouve alors bouché. Il n’y a pas de marche arrière. Le système est tellement interconnecté que l’on ne trouve plus le chemin du retour. On peut comparer cela à un grimpeur qui s’est perdu.
Dans une telle situation, le grand-père se tourne vers ses petits-enfants et ses petites-filles. Et je me suis renseigné auprès d’eux. Comme j’ai pu le constater avec étonnement, ils sont déjà allés beaucoup plus loin. J’ai reçu une introduction à ce monde qui m’était inconnu, présentée avec le plus grand naturel. La première condition est de pouvoir utiliser le clavier avec fluidité en utilisant le système à dix doigts. L’équipement technique nécessaire est un PC et ses accessoires, un téléphone portable et une tablette. Les appareils sont synchronisés entre eux. Un avantage, on peut accéder à son ordinateur de n’importe où dans le monde. Et lire tranquillement le journal le matin avec une tasse de café? Pas de problème. C’est très bien avec la tablette.

En discutant avec mes petits-enfants, je tombe dans la tentation d’en déduire le théorème suivant: “Plus la classe d’âge est jeune, plus son environnement est dépourvu de papier”.
C’est ainsi que j’ai appris que le bureau zéro papier est déjà une réalité assez plausible. On ne pourra jamais se passer totalement de papier. Mais avec moins de papier, certainement.

 

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